Le roman gothique anglais, Châteaux ténébreux et abbayes diaboliques

— Et quand vous aurez terminé Udolphe, nous lirons L’Italien ensemble. Je vous ai fait une liste de dix ou douze livres du même genre.
— Vraiment ! Comme je suis heureuse ! Et quels sont-ils ?
— Je vais vous lire leurs titres tout de suite, la liste est là, dans mon carnet… Le Château de Wolfenbach, Clermont, Mystérieux avertissements, le Nécromant de la Forêt-Noire, la Cloche de minuit, l’Orpheline du Rhin et Horribles mystères. Cela nous occupera un certain temps.
— Oh, oui, c’est merveilleux… Mais sont-ils tous horribles, êtes-vous bien sûre qu’ils sont tous horribles ?

Ce dialogue extrait de Northanger Abbey, écrit en 1803 par Jane Austen, illustre à merveille la grande vogue que connut l’Angleterre de la fin du XVIIIème siècle au début du XIXème siècle, du roman noir dit gothique. Cette littérature, aujourd’hui méconnue – hors quelques titres, qui connait les romans précités ? – est pourtant à l’origine de tout un pan de la littérature de l’imaginaire actuelle, du roman fantastique et vampirique, à la science-fiction.

Origines et précurseurs

Le XVIIIème siècle anglais, voit apparaître une forte attirance vers les thèmes de la mort, du surnaturel et des revenants, en opposition au rationalisme du siècle des lumières. Des écoles poétiques voient le jour (comme la Graveyard poetry) dissertant sur la mort, et rédigeant des élégies funèbres pour elles-mêmes. Alors que les cimetières commencent à être déplacés à l’extérieur des villes, la mort devient ainsi un objet de fascination esthétique.

Parallèlement, il se développe un nouvel attrait vers le Moyen-âge et les nombreuses ruines de cette époque qui parsèment l’Angleterre, en réaction à la mode du classicisme hérité de la Rome antique.

C’est dans ce contexte qu’un aristocrate excentrique, Horace Walpole, vivant dans une demeure construite à la manière des châteaux médiévaux, rédige en 1764, Le château d’Otrante, sous-titrée Une histoire gothique. Le vocable « gothique » renvoie ainsi à la période médiévale (où se déroule l’histoire), un terme plutôt péjoratif à l’époque (qui rappelle les Goths, ces barbares ennemis de l’Empire romain, donc de la civilisation). Walpole souhaite ainsi remettre au gout du jour un Moyen-âge fantasmé entre chevalerie, architecture élaborée, et superstitions d’un autre âge ; à travers son ouvrage il se fait le chantre d’un anticonformisme face aux romans réalistes et classiques de l’époque des Lumières. Le roman (que Walpole présente comme une chronique médiévale qu’il aurait retrouvé), met en place tous les éléments qui feront les beaux jours de l’esthétique romanesque gothique : description de châteaux, souterrains, cryptes ; exotisme de l’Europe du sud et de l’Orient ; les thèmes : amour, mélancolie, pouvoir, transgression de la morale…

Le triomphe des romans noirs

Très vite, dès 1773, Walpole fait des émules, notamment parmi les femmes. Cette année-là Clara Reeve publie Le vieux baron anglais (aussi appelé Le champion de la vertu, une histoire gothique). Elle et d’autres auteurs comme Sophia Lee et Charlotte Smith, reprennent les éléments du Château d’Otrante, pour en faire des versions plus conformes à la morale. Ce faisant, elles contribuent à établir les conventions du roman gothique.

Peu après apparait la romancière gothique la plus connue : Ann Radcliffe. Elle fait paraitre entre 1789 et 1797 cinq romans (dont les plus connus sont Les mystères du château d’Udolphe et L’italien ou le confessionnal des pénitents noirs) qui donnent au genre un tour plus terrifique. Elle met en scène des jeunes héroïnes persécutées, dans des intrigues échevelées dont le final révèle tous les mystères. Ces romans à suspense utilisent l’esthétique gothique, tout en rationnalisant les évènements surnaturels. Le succès de ses œuvres conduit bien entendu très vite à des imitations.

Dans ces mêmes années commence à germer des romans gothiques à l’aspect totalement horrifiques tel que Vathek rédigé en français, mais surtout Le moine de Matthew Gregory Lewis. Ce dernier roman suscite des réactions très controversées à sa sortie en raison de ses thèmes subversifs : viol, inceste, parricide, magie noir, anticléricalisme, pacte avec le diable… (bien qu’au final la morale soit sauve). Mais le succès est retentissant et dépasse les frontières de l’Angleterre, même les surréalistes du XXème siècle admireront l’œuvre. Le moine donne lieu à une descendance littéraire grâce à des auteurs tels que Charlotte Drake et le poète Percy Shelley.

La femme de ce dernier, Mary Shelley se fend elle aussi d’un classique de la littérature gothique : Frankenstein, qui bouscule les conventions du genre à travers la nouveauté de ses thèmes : les sciences, la monstruosité, les préjugés… Le roman apparait à postériori comme précurseur de la science-fiction.

Le tournant du XIXème est alors passé et la mode du roman gothique vit ses dernières heures de gloire. Un des derniers soubresauts du courant est l’œuvre de Charles Robert Maturin, plus particulièrement Melmoth, l’homme errant publié en 1820. Ses écrits, et en particulier ce dernier offrent une remarquable synthèse des romans noirs de tous les courants mêlant horreur, suspense, fantastique, historique, ainsi que critique sociale et religieuse.

Caractéristiques du roman gothique

Ces romans se distinguent par une esthétique et des thèmes particuliers :

– Un décor type : paysages sauvages, orages, ambiance nocturne… L’engouement du passé se traduit par la multiplication de lieux tels que de vieux châteaux menaçants, des abbayes en ruine, des souterrains mystérieux… De plus le contexte est toujours exotique, lointain dans l’espace et le temps : le récit se déroule au moins deux siècles auparavant, et très souvent dans des pays latins catholiques.

– Une histoire transgressive par rapport à la morale de l’époque, souvent incarnée dans ces récits par une jeune fille innocente menacée (Emily dans Les mystères du château d’Udolphe, Antonia dans Le moine)

– La figure d’un vilain gothique : celui qui transgresse justement la moral et persécute la jeune fille héroïne. Au fur et à mesure, le personnage d’abord monolithique, se fait plus complexe.

– Malgré des personnages stéréotypés, la confusion est faite entre le bien et le mal. La morale et la foi sont mises à mal dans des situations d’anticléricalisme et anticatholicisme (pactes avec le diable, incarcération, suicides etc).

Par ces grandes tendances, le genre gothique est donc le premier à avoir mis en scène l’irrationalité de l’esprit humain en montrant le triomphe de la passion sur la raison. Cette littérature gothique possède un puissant pouvoir de suggestion, et fascine les foules par des thèmes qui relèveront plus tard de l’analyse psychanalytique.

La postérité de la littérature gothique anglaise : fantastique et néo-gothique

Bien entendu la production littéraire gothique n’a pas disparu du jour au lendemain après les romans de Maturin. Ces romans n’ont pas cessés d’être à la mode, mais le genre a évolué, si bien qu’à partir des années 1820 il n’est plus possible de parler de romans gothiques en tant que tel. L’édition doit faire à de nombreux changements et la qualité n’est plus au rendez-vous.

Très vite on ne trouve plus de livres regroupant toutes les caractéristiques du gothique, mais certaines se déclinent dans des nouveaux genres, on parle alors de neo-gothique. On y trouve le gothico-historique, qui comme son nom l’indique mélange le roman historique et le roman gothique ; le sensation novel qui transpose le suspense gothique à l’époque contemporaine ; le roman féminin, imitant les thèmes, le style et les techniques narratives des grands auteurs féminin du roman gothique.

Mais les romans les plus représentatifs du gothique « fin de siècle » sont ceux qui mêlent le fantastique au gothique, tels que Dracula de Bram Stoker et Oncle Silas de Sheridan Le Fanu. Dans cette transformation du gothique, les nouvelles angoisses de l’époque victorienne, comme le progrès, mettent en avant les figures monstrueuses, les fantômes et les mort-vivants, en lieu et place du méchant tyrannique. C’est le triomphe du personnage du vampire dans la littérature.

En France, peu de romans gothiques ont été produits : les seuls ouvrages rédigés en français sont l’œuvre d’étrangers : Vathek de l’anglais William Beckford, et Le manuscrit trouvé à Saragosse du polonais Jean Potocki. Mais pourtant le roman gothique a bien eu une descendance en France en contribuant à la création du genre fantastique, comme en Angleterre, le surnaturel sort de son cadre gothique pour être à la première place dans les romans et nouvelles des grands écrivains fantastiques français (Théophile Gautier, Nodier…). De même, on retrouve l’esthétique gothique dans nombres de fictions fantastiques ou non (Pauline d’Alexandre Dumas avec son atmosphère macabre et lugubre).

Il faut aussi citer E.T.A. Hoffmann en Allemagne, et Alan Edgar Poe aux États-Unis, auteurs précurseurs du genre fantastique, qui s’inspirent pour leurs histoires des ambiances gothiques.

Au XXème siècle la littérature gothique commence à tomber dans l’oubli, quelques rares auteurs fantastiques comme Lovecraft ou Anne Rice, ont maintenu dans leurs récits une certaine esthétique gothique. Pourtant dans le monde rationnel et désenchanté d’aujourd’hui subsiste encore dans l’inconscient collectif les images et les grandes figures gothiques. Car quand on prononce le mot « gothique » n’imagine-t-on pas des châteaux hantés, des cimetières lugubres et des vampires assoiffés de sang ? Le mouvement gothique actuel n’en est-il pas sa fameuse descendance ? Gageons que l’imaginaire gothique, macabre et mystérieux, n’a pas encore dit son dernier mot…

Bibliographie :
Maurice Lévy, le roman gothique anglais 1764-1824, 1995, Albin Michel
Max Dupperay, Le roman noir anglais dit « gothique », 2000, Ellipses

Article initialement publié dans Les soupirs de Ligeia

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